#Sam Rainsy : UN NOUVEAU COUAC DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS?

Phnom Penh, le 23 octobre 2013

 

CAMBODGE : UN NOUVEAU COUAC DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS?

 

Aujourd’hui au Cambodge, alors que le pays se trouve plongé dans une impasse politique, nous célébrons le 22ème anniversaire de la signature des Accords de Paris.

 

Alors que le pays est partagé en deux au lendemain d’élections fortement contestées, un grave problème de légitimité se pose à propos du gouvernement en place que l’opposition accuse d’avoir fomenté un coup d’état constitutionnel.

 

Dans ce contexte trouble le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault a néanmoins adressé le 4 octobre dernier ses “félicitations” à son homologue cambodgien Hun Sen pour sa “réélection à la tête du Gouvernement cambodgien”.

 

Le Premier ministre français sait-il que la “réélection” de Hun Sen à l’unanimité (!) le 24 septembre dernier par une demi-Assemblée nationale (68 députés sur 123 élus) réunie d’une manière inconstitutionnelle faisait suite à des élections législatives très serrées que l’opposition démocratique unie (55 députés élus) et de nombreux observateurs indépendants considèrent comme frauduleuses?

 

Le Premier ministre français sait-il que l’opposition, ainsi que de nombreux observateurs indépendants et plusieurs pays comme les Etats-unis demandent une enquête transparente et impartiale sur les irrégularités qui ont entaché ces élections du 28 juillet 2013, et que c’est le refus catégorique de Hun Sen d’examiner cette demande d’enquête qui a poussé l’opposition à boycotter l’Assemblée nationale jusqu’à ce jour pour ne pas entériner une fraude de nature à inverser le résultat d’une vraie élection?

 

Pourquoi le Premier ministre français, par ses félicitations précipitées, a-t-il préféré encourager et soutenir celui des protagonistes qui refuse une enquête transparente et impartiale et qui, de ce fait, semble avoir peur de la vérité ? Pourquoi Jean-Marc Ayrault se fait-il le complice d’un fraudeur en puissance?

 

Alors que les deux partis cambodgiens sont en plein litige électoral et politique, pourquoi le premier ministre français a-t-il choisi de prendre parti pour Hun Sen en passant l’éponge sur de sérieuses irrégularités électorales, prenant ainsi le risque de commettre une très grave injustice à l’égard du peuple cambodgien et d’étouffer la démocratie au Cambodge pour de longues années encore, après déjà 34 ans de pouvoir absolu exercé par le parti ex-communiste de Hun Sen?

 

En écrivant à propos du Cambodge que «depuis les accords de Paris en 1991, un chemin considérable a été parcouru», le premier ministre français se rend-il compte qu’en réalité, vingt-deux ans après la signature de ces accords, le Cambodge est revenu à la case départ avec le retour à un système de parti unique à la communiste (l’Assemblée nationale actuelle est composée exclusivement de députés issus du parti de Hun Sen), alors que les accords de

Paris garantissent pour le Cambodge un système de « démocratie libérale et pluraliste »?

 

Pour parvenir à un tel système de « démocratie libérale et pluraliste », les accords de Paris prévoient des «élections libres et équitables», c’est-à-dire un type de scrutin qui n’a rien à voir avec les élections du 28 juillet dernier que le Premier ministre français s’est empressé de reconnaître implicitement par sa lettre de félicitations à Hun Sen.

 

Le Premier ministre français sait-il aussi qu’au cours des cinq dernières années, la communauté internationale s’est inquiétée du caractère peu démocratique des élections cambodgiennes et qu’elle a émis des recommandations détaillées pour rendre ces élections plus crédibles mais que le gouvernement de Hun Sen a rejeté toutes ces recommandations notamment celles de l’Union Européenne en 2008 et celles des Nations-unies en 2012, jetant ainsi le doute sur les élections du 28 juillet dernier? Pourquoi alors s’empresser d’avaliser les résultats de celles-ci alors qu’une demande légitime d’enquête est en cours?

 

Pourquoi le Premier Ministre français a-t-il ignoré ce signe avant-coureur très significatif de la dérive totalitaire du régime Hun Sen et de son mépris pour le suffrage universel que représente l’expulsion de tous les députés de l’opposition le 6 juin 2013, soit à peine deux mois avant le jour du scrutin?

 

Pourquoi enfin le Premier Ministre français a-t-il aussi choisi d’ignorer cet audit des listes électorales (voter registry audit) effectué par NDI (National Democratic Institute) et COMFREL (Committee for Free and Fair Elections in Cambodia) et publié en mars 2013 qui montre, quatre mois avant le jour du vote, que le parti de Hun Sen s’était allègrement assuré quelque 25% de voix d’avance sur l’opposition démocratique en effaçant du registre électoral les noms d’opposants supposés (15%) et en utilisant des électeurs fantômes pour gonfler les voix en faveur du parti au pouvoir (10%)?

 

Un nouveau couac pour le gouvernement français? Non, une erreur politique et une faute morale.

 

Sam Rainsy

Chef de l’opposition démocratique au Cambodge